Une leçon de japonisme avec les impressionnistes

Par Joséphine Bindé, le 5 avril 2018

Éblouis par les estampes japonaises, les impressionnistes en ont tiré de précieux enseignements. Dans une exposition fêtant les 160 ans des relations diplomatiques entre la France et le Japon, le musée des Impressionnismes de Giverny décortique cette influence nipponne. En voici les grandes lignes !

Lors de l’Exposition universelle de 1867 à Paris, le public est frappé par le raffinement et la modernité des estampes japonaises. L’année suivante, le Japon émerge d’une longue période d’isolement et signe de nouveaux traités commerciaux. Très vite, les boutiques françaises croulent sous les porcelaines, les paravents et les estampes que de nombreux peintres impressionnistes, tels Vincent Van Gogh et Claude Monet, se mettent à collectionner fiévreusement ! « Sans être jamais allé au Japon, chaque peintre tire ses propres leçons de l’art nippon », précise Marina Ferretti, directrice scientifique du Musée des impressionnismes de Giverny. Dressons une liste de leurs enseignements.

Règle n°1 : des supports exotiques

Avec l’art japonais, les peintres découvrent de nouveaux formats et techniques : Pierre Bonnard crée un paravent, certains adoptent le format kakemono, vertical et étroit, et beaucoup (comme Henri Rivière, Mary Cassatt, Bonnard et Toulouse-Lautrec) pratiquent l’estampe. Plus étonnant encore, de nombreux artistes dont Signac, Degas, Gauguin et Pissarro peignent des éventails qu’ils décorent de paysages champêtres ou parisiens. Destinées à être accrochées au mur sans être pliées, ces œuvres marquent l’avènement d’un format original en demi-lune !

 
Pierre Bonnard, La Promenade des nourrices, frise de fiacres
 

Pierre Bonnard, La Promenade des nourrices, frise de fiacres, vers 1897, Lithographies en cinq couleurs marouflées sur toile, constituant un paravent à quatre feuilles, 150 x 200 cm, Galerie Berès, Paris

Règle n°2 : des geishas décoratives

Délicatement empaquetées dans leurs kimonos de soie, maquillées et coiffées avec art, les geishas et leur érotisme gracieux embrasent l’imaginaire des artistes occidentaux qui s’en inspirent pour des scènes d’intérieur… les femmes européennes ayant elles aussi succombé au japonisme en se couvrant d’ombrelles, d’éventails et de kimonos chatoyants ! Dans les années 1880–1890, le Hollandais George Hendrik Breitner et l’Américain William Merritt Chase peignent de jeunes Occidentales vêtues de kimonos lumineux décorés de mille fleurs, tandis que l’Américaine Mary Cassatt s’inspire pour ses scènes de toilette des jeux de miroirs de Kitagawa Utamaro (1753–1806), spécialiste des estampes de geishas.

 

 
William Merritt Chase, A Comfortable Corner (At Her Ease ; The Blue Kimono)
 

William Merritt Chase, A Comfortable Corner (At Her Ease ; The Blue Kimono), vers 1888, Huile sur toile, 144 × 113 cm, Coll. Water Mill, New York, Parrish Art Museum, Littlejohn Collection

 

Règle n°3 : des séries plein cadre

Les séries d’estampes comme les Cent Vues d’Edo d’Hiroshige ou les célèbres Trente-six vues du Mont Fuji (1831–1833) d’Hokusai, qui dépeignent le point culminant du Japon sous tous les angles et au fil des saisons, ont fortement influencé nos peintres impressionnistes. Passionnés par les variations lumineuses et atmosphériques, ces derniers vont se mettre à étudier un même sujet à divers moments de la journée et de l’année, tel Claude Monet avec ses fameuses meules de foin en 1890. Entre 1888 et 1892, Henri Rivière réalise une série de lithographies ultra-japonisantes : les Trente-six vues de la Tour Eiffel. Tel un grand maître nippon, l’artiste y varie les points de vue originaux : le sommet de la Dame de fer déchire un rideau de feuilles de marronniers, et la Seine, vue depuis le monument, coule derrière ses poutrelles en dentelle d’acier…

 

Henri Rivière, Les Péniches (Les Trente-six vues de la Tour Effeil)
Caption

Henri Rivière, Les Péniches (Les Trente-six vues de la Tour Eiffel), 1902, Lithographie, 22,2 × 27 cm, Coll. Museum of Fine Arts, Houston, Texas, USA

 

Règle n°4 : des aplats de couleurs vives

Inspirés par les estampes japonaises (encore elles !), certains peintres délaissent les volumes et les ombres pour se rapprocher d’une représentation « plate », en deux dimensions, obtenue grâce à des aplats de couleurs pures. Si le visage de l’Italienne (1887) de Van Gogh est encore modelé, la jupe et la nappe sont faites d’un assemblage d’aplats décoratifs. Dominée par la puissance pure du rouge et du noir, la Nature morte, Fête Gloanec (1888) de Gauguin, peinte en Bretagne, rappelle les objets en laque venus du Japon. En 1911, Félix Vallotton assume à l’extrême cette influence avec un coucher de soleil d’une modernité quasi-abstraite.

 

 
Van Gogh, L’Italienne
 

Van Gogh, L’Italienne, 1887, Huile sur toile, 81 × 60 cm, Coll. Musée d’Orsay, Paris

 

Règle n°5 : des cernes noirs et un trait simplifié

Dans les estampes, le noir permet de délimiter les formes et de faire exploser les couleurs. Certains peintres s’en emparent et l’associent à des aplats colorés pour souligner le contour de leurs sujets. C’est le cas d’Émile Bernard avec ses Chiffonnières du pont de Clichy (1887) et de Paul Sérusier avec l’Averse (1893) dont le sujet (une femme courant sous un parapluie) rappelle nombre d’estampes nipponnes. Des affiches de Toulouse-Lautrec à l’Éducation du chien de Ker-Xavier Roussel (1893) en passant par la Cuisinière de Maurice Denis (1893), les silhouettes et les visages se simplifient. Elles se limitent à quelques lignes noires, fines et nettes. Sur une xylographie de 1901, Félix Vallotton réduit un feu d’artifices à quelques serpentins blancs sur fond noir, proche du Feu d’artifice sur le pont Ryôgoku d’Utagawa Toyoharu (1735–1814). En toute sobriété, l’élève dépasse le maître !

 

 
Émile Bernard, Quai de Clichy
 

Émile Bernard, Quai de Clichy, 1887, Huile sur toile, 39 × 59 cm, Coll. Musée départemental Maurice Denis, Saint-Germain-en-Laye

 

Règle n°6 : des compositions audacieuses

Les impressionnistes s’éloignent des règles occidentales pour s’inspirer des compositions nipponnes, souvent hardiment décentrées et asymétriques comme le célèbre Vent frais par matin clair (1831–1833) d’Hokusai. Avec ses Variations en violet et en vert (1871), l’Américain James Whistler ose un cadrage très japonais, laissant un grand vide au centre et les personnages en bas de l’image. En observant les estampes, les peintres s’intéressent aux paysages organisés en successions de bandes colorées et donnent de l’importance aux diagonales comme Monet avec ses Maisons dans la neige ou Georges Seurat avec son Bec du Hoc, Grandcamp dont le rocher penché puise dans une ancienne version de la Grande vague de Kanagawa par Hokusai.

 

 
James Whistler, Variations en violet et vert
 

James Whistler, Variations en violet et vert, 1871, Huile sur toile, 61 × 35,5 cm, Coll. Musée d’Orsay, Paris

 

Règle n°7 : des brassées de fleurs

Les tissus et paravents à motifs floraux, omniprésents dans les estampes japonaises où ils composent un patchwork graphique, envahissent peu à peu les œuvres des impressionnistes, des dessins à la pointe sèche de Mary Cassatt à un portrait de la sœur de Vuillard (la Porte entrebâillée, 1891), totalement noyée dans les motifs décoratifs ! Avec les Marguerites (1893) et les Capucines (1892) de Caillebotte tout comme les Pommiers en fleurs au bord de l’eau de Monet (1880), le motif de la nature fleurit tant qu’il finit par occuper toute la toile.

 

 
Gustave Caillebotte, Capucines (projet de décoration)
 

Gustave Caillebotte, Capucines (projet de décoration), 1892, Huile sur toile, 105 × 75 cm, Collection particulière, Musée des Impressionnismes, Giverny

 

Règle n°8 : l’art de méditer

Les apaisants tableaux de Monet peints à Giverny – en particulier ses gros plans sur les reflets aquatiques, tels que ses Nymphéas de 1908 en format circulaire – se rapprochent beaucoup de l’esprit des haïkus. Ces petits poèmes japonais invitent en quelques mots à méditer devant un détail simple de la nature, du flocon de neige à la branche de cerisier… On comprend le succès de Monet auprès des Japonais qui se pressent chaque année à Giverny pour voir le fameux bassin dans le jardin de l’artiste. Celui-ci est enjambé d’un pont… nippon !

 

 
Claude Monet, Nymphéas
 

Claude Monet, Nymphéas, 1908, Huile sur toile, 81 cm (diamètre), Coll. musée de Vernon.

 

Japonismes / Impressionnismes du 30 mars 2018 au 15 juillet 2018 Musée des impressionnismes, 99, rue Claude Monet 27620 Giverny www.mdig.fr